LE TRAVAIL SUR LE CORPS DANS LE MAINTIEN DE L’ABSTINENCE
Madame Annie BERTHON, Sophrologue diplômée d’alcoologie
(avril 2005)
Il s’agit d’un travail en complémentarité avec ce qui peut être proposé après un sevrage en hospitalisation ou en ambulatoire c’est à dire des entretiens réguliers avec un référent, la participation à des groupes de parole, à des groupes dans le cadre de mouvements d’entraide…
PRINCIPES FONDAMENTAUX
Le schéma corporel = réalité vivante et dynamique : une conscience claire de son schéma corporel permet une délimitation, une distinction entre le corps et le monde extérieur.
Le principe d’action positive : renforcer les structures positives physiques, émotionnelles, imaginaires et mémorielles « Toute action positive sur une structure de l’Etre a une action positive sur l’ensemble des structures de la conscience». Professeur Caycédo
Le principe de réalité objective : la réalité vécue comme base de référence pour prendre conscience de ses possibilités - moyens – limites – capacités.
OBJECTIF DES SEANCES
Avoir des repères corporels du niveau de tension - Acquérir des techniques de protection et des stratégies
Ré-apprivoiser son corps à corps contrainte du fait de la dépendance – mauvaise image de soi
Se remplir de soi à vide de l’absence du produit
Se relier à son environnement à sortir de l’isolement
àà Trouver des bénéfices à rester abstinent
CADRE DE TRAVAIL
Personnes volontaires adressées par leur référent s’engageant sur un temps minimum (1 trimestre)
Travail en groupe ou individuel. - Temps limité : 1 h /semaine
ORGANISATION
Travail en position debout et assise car :
- Nécessite un niveau de tonicité minimum à la fois physique et psychique
- Temps de travail situé après un sevrage (hospitalier ou ambulatoire) - Temps de reconstruction
- Position de quotidienneté – Utilisation dans le quotidien pour de nouveaux réflexes.
- Expérimentation de la notion d’ »homme debout » sans le tuteur-produit
Présence de la voix : enveloppe sonore = sécurité – évite la dispersion
- Temps de parole de chacun
- Présentation de la séance, démonstration = notion de sécurité
- Relaxation à point de départ physiologique par relâchement musculaire
- Activation physique - Activation mentale
- Temps de restitution du vécu de la séance à Rationalisation par la mise en mots
à conscience de sa singularité
Proposition d’une CONSIGNE : expérimentation - intégration dans le quotidien
1ER TEMPS DE TRAVAIL
Construction de L’IDENTITE MATIERE
- La MA est une maladie des limites aussi il sera intéressant de poser cette enveloppe corporelle. L’abstinence par la suppression du produit a dépouillé le sujet de son enveloppe le laissant dépouillé comme l’adolescent-homard décrit par F. Dolto.
- Travail de l’équilibre, de la latéralité par stimulation du cerveau droit et gauche, notion d’espace personnel.
- Apprentissage du repérage des tensions - expérimentation du lâcher de le respect des possibles et impossibles
Porter son attention sur soi = se reconnaître comme sujet d’intérêt
- Faire l’expérience d’un mieux-être = sentir son corps autrement qu’à travers la douleur, le manque, la contrainte
.
Ecoute des sensations : il s’agit d’un constat du phénomène émergeant sans analyse ni jugement.
- Présence à l’instant, à soi par opposition à la fuite de soi face à une réalité.
- Manque de reconnaissance inconditionnelle dont a souffert le sujet
Petit à petit vont être abordées les notions de progression, de marge de manœuvre
- Le malade alcoolique fonctionnant le plus souvent en tout ou rien
Présence permanente de la RESPIRATION : la libération du diaphragme permet de relier la partie haute et la partie basse du corps avec conscience du centre de gravité - Présence de la vivance en soi - Notion de dedans/dehors (espace intérieur/espace extérieur)
- Notion de vide sans contour laissé par l’absence du produit
Travail de la concentration
Le sujet ayant du mal à fixer son attention, souvent « éparpillé »
Notion d’intention posée sur le mouvement = être acteur, son propre fournisseur
« L’intentionnalité définit l’attitude de la Conscience tendue vers l’être » selon Husserl
Quelques retours :
« je suis complètement avachie comme certaines soirées lorsque j’étais alcoolisée devant la TV »
« je ne sens l’air que jusqu’à ma gorge » « ma respiration est trop rapide, elle ne me remplit pas »
« je remplis le temps » « j’ai besoin de me protéger, je suis petite »
« je n’arrive pas à maîtriser mes genoux pour faire comme il faut » Report par 2 fois du rendez-vous suivant et à la séance suivante en effectuant le même exercice « j’ai toujours voulu faire le clown » « je visite mon corps comme dans le film ‘voyage intérieur’ »
2eme TEMPS DU TRAVAIL
« Percevoir finit par n’être plus qu’une occasion de se souvenir » Bergson
Le sujet devient son PROPRE OBJET DE CONCENTRATION
- Notion de consistance – de place intéressant pour le sujet qui a un vécu d’incomplétude et d’une sensation de vide laissé par l’absence du produit
Travail sur les 5 sens = médiateurs entre le monde interne et le monde externe - notion d’échange, de limite dedans/dehors - différenciation Moi/non Moi.
à idée de nuances, de cohabitation agréable/désagréable
à ouverture à l’espace environnant tout en restant à l’écoute de son ressenti
- Travail particulièrement intéressant par rapport à l’isolement ressenti par le sujet
Travail de lien entre sensations et situations - notion de réflexes dans le lien corps-mental
Les émotions comme outils d’appréciation de la réalité vécue , points de repère supplémentaires
Constitution d’une gamme émotionnelle à travers l’évocation de souvenirs
- Notion de souplesse : se percevoir autrement qu’en tout/rien, bon/mauvais, noir/blanc
- Notion de graduation : trouver son seuil acceptable : choix de vivre l’intensité tolérée dans le respect de soi – de ses limites – de son confort
- Aller vers une certaine autonomie face aux évènements : renforcer la conscience de l’identité et l’idée d’une existence possible hors alcool
Ce champ de conscience plus large va permettre la projection dans le futur.
« Le volontaire est avant tout celui qui sait où il désire aller. Il ne pense qu’à son but, et plus ce but est inscrit profondément en lui, plus il saura trouver les moyens qui lui manquent. »
(J. Aubrion – bulletin SFA n°4)
Activation des possibilités d’imagination positive en envisageant un projet (dans le respect du principe de réalité) : il s’agira d’y trouver l’énergie suffisante pour dépasser un moment difficile
Dr Y. Davrou parlait de « mémoire d’avenir »
- Trouver les bénéfices, le sens de la démarche « ce que je cherche au delà de l’abstinence »
- Idée que les choses peuvent être différentes : le sujet pouvant avoir un sentiment de « destinée négative » quoi qu’il fasse
- Favoriser l’activation positive du futur est parfois difficile à mettre en route dans certains cas (dépressifs)
Quelques retours :
« je me vois en 3D» « je savais bien que j’avais un dos mais je ne le sentais que quand j’avais mal au dos »
« j’ai ressenti la présence de mon chien en écoutant des vieux disques »
« j’ai été surprise par la douceur de mes joues » « je ne pensais pas que le chaud pouvait être rêche et le froid doux »
« je redoutais ce repas de famille mais je me suis vue après sur le quai de la gare avec mon fils, je me sentais fière et légère, mes doigts et mes pieds étaient chauds »
« je suis très fier de pouvoir voter »
« j’ai l’impression que je prends toute la place, c’est bizarre »
« je ne savais pas que je pouvais choisir, je croyais que c’était comme ça, on ne me disait rien »
3eme TEMPS DU TRAVAIL
Avoir un ancrage dans le présent et une capacité à se projeter dans le futur permet d’aborder le passé (1 h, 1 jour, 1 mois….) abordé toujours par son versant positif. Il s’agira donc de :
- Retrouver les souvenirs positifs, compétences, réussites, qualités et valeurs, savoir-faire et les sensations positives associées pour donner une coloration différente au passé avec l’idée d’utiliser ces capacités dansr la construction du présent et du futur - ouvrir de nouvelles perspectives d’avenir - trouver une dynamique de projet
- Intégrer son histoire avec l’alcool comme une étape de vie à notion d’évolution
- La maladie alcoolique étant une maladie de la rupture
- Vouloir « échapper » à son histoire mobilise beaucoup d’énergie et place le sujet dans une position de contrôle et de défense, le protégeant de toute émotion négative mais aussi….positive qui pourrait nourrir la motivation .
Quelques retours :
« j’ai retrouvé le contact râpeux de la rambarde de corde du pont suspendu au niveau de mon ventre, finalement c’est un bon souvenir cette randonnée »
« je me suis rappelé de grosses chaussettes que je m’étais amusée à tricoter, ça m’a donné chaud aux pieds et envie de prendre des vacances à la neige «
« je me sens déboussolé, en décalage entre mes désirs personnels et mon cadre professionnel »
« je n’aurais jamais imaginé que mon passé d’alcoolique puisse être de la matière première pour construire autre chose »
« j’ai l’impression d’avoir eu une petite loupiotte ici (nombril), c’est peut-être elle qui m’a aidée sans le savoir à ne pas passer à l’acte l’été dernier ».
Le temps de la séance est donc un temps pendant lequel le sujet va pouvoir se poser et répondre à son besoin du moment (se libérer de tensions, reprendre un peu d’énergie ..), mais il est surtout important qu’il puisse faire des liens entre ce qu’il vit lors de la séance et ce qu’il vit dans son quotidien par la découverte ou la reconnaissance de sensations, ce qui pourra être repris et travaillé avec le référent.
Il me semble très intéressant d’insister sur « les petites choses sans importance », dans l’idée de sentir la vie à chaque instant et renforcer l’ancrage dans le présent.
LIMITE DE L’OUTIL
La personne alcoolisée par : difficultés de concentration - distorsions des informations sensorielles - émotions exacerbées ou émoussées - intuition perdue dans l’irréalité.
Il s’agit donc de reprendre doucement contact avec soi et son environnement, re-apprendre à chercher et trouver la vie dans les plus petites choses du quotidien, se découvrir, s’apprendre, s’apprivoiser en re-trouvant des repères intérieurs de bien-être, de mal-être… autant de nouvelles données qui vont contribuer à la mise en place de stratégies de confort, de protection pour une vie acceptable et vivable.
Le travail demande de la part du sophrologue de savoir réviser en permanence ses objectifs, de s’adapter au rythme et aux capacités d’évolution du sujet, de lui reconnaître le droit - la possibilité - de s’approprier ou non la méthode.
Ce travail prend toute sa dimension lorsqu’il est relié au travail de réflexion avec le référent alcoologue : une prise en charge du sujet dans sa globalité corps + mental.