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Thibaudeau - investissement ...

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Investissement et désinvestissement
dans les étapes de l’alcoolo-dépendance
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1er décembre 2006

  • Estelle THIBAUDEAU, psychologue alcoologue à C2A.

LA DISCONTINUITE DANS LES ADDICTIONS
Investissement et désinvestissement du suivi thérapeutique
par les sujets alcoolo-dépendants.

Je tiens à préciser dans un premier temps le cadre dans lequel je travaille en tant que psychologue auprès de sujets alcoolo-dépendants. Dans le centre de soin C2A (centre d'accompagnement en alcoologie et tabacologie), j'effectue des entretiens individuels d'une demi-heure à raison, dans la majorité des cas, d'un entretien tous les 15 jours.

Ces patients peuvent être abstinents, sortant de cures mais ils peuvent aussi faire une première démarche de soin en étant dans une dépendance alcoolique plus ou moins nocive.

J’ai été confrontée à une interrogation qui m'avait déjà interpellée lors d'un stage dans un centre de soin auprès de toxicomanes. A savoir, que des patients, a priori dans une grande motivation pour se soigner, rompaient le lien sans explication et me laissaient dans un certain nombre de vécus désagréables dont je vais vous énumérer une liste exhaustive:

  • L'incompréhension et un engourdissement psychique : c'est le cas où l'entretien s'étant bien passé, j'attends patiemment mon patient avec une certaine assurance de sa venue.

Le temps passe, il ne vient pas. Je ne comprends pas. Je reprends les quelques notes du dernier entretien en espérant y trouver une réponse ! Je n'arrive pas à penser.

 

  • L'épuisement : mon patient vient pendant une certaine période très régulièrement puis arrête, repousse les entretiens, arrive en retard, etc…

 

  • L'étonnement quand d'une dépendance alcoolique, des patientes passent à l'anorexie, la boulimie, pour revenir à l'alcool.

 

  • Le ressenti de vide : quand le patient ne vient pas.

 

  • Le ressenti de plein : quand le patient est logorrhéique.

 

  • L'agressivité quand face au risque vital qu'il encourre il ne "fait" rien et me le montre. Envie de le secouer, de le forcer.

 

  • La blessure narcissique quand l'arrêt inexpliqué d'un suivi est vécu comme un échec de mes capacités professionnelles.

 

Je souhaite vous proposer un apport théorique succinct pour tenter de comprendre les modalités de liens de certains patients alcoolo-dépendants. Mon hypothèse étant la suivante : ce mouvement d'investissement et de désinvestissement dans la relation serait une défense face au risque d'une dépendance à l'autre et en résonance avec un lien primaire défaillant.

Autrement dit, que nous disent ces patients par ces séparations répétées et incompréhensibles de leurs propres vécus ? Quelle place tient l'alcool (ou une autre drogue dans certains cas) dans ce fonctionnement psychique ?

 

Si je reprends l'incompréhension dans laquelle je me suis souvent retrouvée face à leur absence, on peut émettre l'hypothèse que j'ai vécu ce qu'eux-mêmes on pu déjà vivre face à une situation énigmatique. L'environnement n'aurait pas donné des repères suffisamment sécurisants, réguliers, précis pour que l'enfant qu'ils ont été soit rassuré et puisse intégrer l'absence de l'autre.

Le sujet peut se retrouver dépendant d'une mère toute puissante, source de vie et de mort. Elle peut se comporter de façon arbitraire, l'enfant étant dépendant de sa seule volonté, sans appuis sur des règles constantes. Il recherche des repères constamment déplacés par la mère. Enfin, c'est une mère impossible à satisfaire car elle positionne son enfant dans le rôle d'un Moi-idole (terme de Gébérovich). C'est-à-dire qu'au lieu de se regarder dans ce que lui renvoie le visage de la mère le regardant, il est contraint pour exister, de "se mouler" au regard narcissique de la mère sur elle-même. Il n'est pas un sujet singulier, à part entière, mais un support pour le narcissisme défaillant maternel. La mère "suffisamment bonne" de Winnicott retrouve au bout d'un moment d'autres centres d'intérêt que son bébé. Mais pour certaines mères cette différenciation ne s'effectue pas et elles se retrouvent dans une relation addictive au bébé. Il ne peut pas développer ses propres ressources internes car il lui manque le manque. La mère manipule l'enfant pour s'en servir pour ses propres besoins. Il ne peut pas se défendre de cette soumission étant dans une dépendance à cette mère nécessaire à sa survie. Cette ambivalence va se retrouver dans un besoin anaclitique à l'objet, c'est-à-dire un besoin d'être collé et en même temps de ne pas être dépendant de lui. Lors de nombreux entretiens je n'ai pas échappé au sentiment de manipulation qui peut être compris par cette utilisation de l'autre comme objet vécu précocement. Le sujet répète cette relation pour avoir un contact tolérable avec autrui. Il pense éviter l'emprise d'un objet extérieur en le maîtrisant tout en restant dans cette ambivalence d'être dépendant à un toxique.

 

Certains patients décrivent plutôt une mère ou un environnement dépressif. Il serait alors carentiel dans le sens où le bébé ne rencontrerait pas son objet d'attachement, celui-ci étant inadéquat. On peut faire l'hypothèse qu'une mère dépressive ne renvoie à l'enfant qu'un regard vide ou triste. Sa capacité à investir le corps de son enfant est trop faible pour lui permettre de former ce moi-peau si important par la suite. Cette mère absente ne peut pas répondre aux cris de son bébé et ne peut pas s'identifier à ses besoins. Il est important de souligner qu'il sera plus ou moins sensible à ce qui lui arrive.

L'enfant n'ayant pas une expérience de plaisir avec la mère par le partage sera en difficulté à pouvoir exprimer ses propres expériences de plaisir. Cette mère n'accompagne pas ses soins avec de l'affect. L'enfant subit une mère qui ne répond pas, il est passif face à celle-ci.

André Green a décrit le syndrome de la mère morte. C'est une dépression survenant après un deuil, une déception amoureuse ou professionnelle et qui entraîne la mère dans un brusque arrêt des investissements envers son enfant. Celui-ci ne comprend pas ce qui lui arrive, il est devant une perte d'amour auparavant existante, une perte de sens. On retrouve ici la difficulté à penser, à se représenter l'absence que certains patients nous font vivre dans les entretiens. Les suivis interrompus, sans explications, brutalement, peuvent renvoyer à ce vécu possible d'une mère dépressive.

 

Comment l'enfant va-t-il survivre psychiquement à cet environnement défaillant ?

Il va se retourner sur son corps, sur sa motricité. Il va utiliser l'autostimulation, une quête de sensation par son propre corps. Philippe Jeammet approfondit cette idée ainsi :

"Dans le cas de carence relationnelle précoce l'enfant développe une activité de quête de sensations. A la place de la mère il recherche des sensations douloureuses qui ont toujours une dimension autodestructrice. L'absence de l'objet investi n'est plus remplacée par le plaisir du recours à une activité mentale ou corporelle mais par l'autostimulation mécanique du corps. Sans l'objet, l'appétence de l'enfant, sa pulsionnalité, ne sont que violence en quête d'un contenant et d'une limite".

 

Le bébé tente de se sentir exister c'est-à-dire de pouvoir avoir un sentiment de continuité et celui d'être différencié. Les sensations vont lui permettre de sauvegarder les contacts mais pas les liens.

L'enfant, sans sa mère, panique et se désorganise, il ne peut se représenter cette absence et tente alors de "s'accrocher" au percept pour contrôler ses angoisses. Le paradoxe dans lequel l'enfant carencé est confronté est alors : plus il se trouve dans une insécurité interne plus il a besoin de l'entourage pour se rassurer et moins il peut recevoir.

A l'adolescence, l'angoisse de perte et de séparation dont il est confronté ne peut pas être maîtrisée car elle dépend des autres. Par contre le sujet peut être maître de son échec et des comportements d'autodestruction. Les suivis interrompus mettent en échec une thérapie possible. La relation de dépendance à l'enfance le renvoie au risque d'une dépendance au thérapeute et à une possible déception qui serait blessante pour ses assises narcissiques fragilisées. Ce qui nous permet de nous questionner sur les patients devenus dépendants au thérapeute…

 

Il existe également des patients ayant eu un environnement violent dans leur enfance. L'autre, par exemple le soignant, peut être investi d'un pouvoir destructeur et ceci par projection des pulsions destructrices. Il y a une lutte engagée par le patient entre la menace de ses liens à autrui et sa sauvegarde narcissique par la disparition de cet objet.

 

Quels rôles pourraient avoir l'alcool ou un autre produit dans cette problématique du lien ?

 

L'état de détresse du nouveau-né, son état de dépendance, bloque ses possibilités d'intériorisation. Les personnes addictées transforment donc les liens humains en un surinvestissement du corps. Mais également ils substituent aux émotions la quête de sensation. En buvant une certaine quantité d'alcool, les sujets dépendants neutralisent des excitations trop fortes que leur pare-excitation ne peut assumer. Les demandes du corps vont être d'apaiser les tensions internes par un objet extérieur, elles vont être de calmer l'état de manque.

 

On peut émettre l'hypothèse selon Michèle Monjauze que "l'alcoolique en répétant l'alcoolisation de manière incoercible, cherche la reviviscence d'un traumatisme spécifique que l'alcool, par ses propriétés spécifiques, réactive."

En même temps que l'alcool est anxiolytique, ses divers usages compulsifs entretiennent les angoisses archaïques, angoisses de chute, de vidage, d'écoulement, de disparition.

L'alcool est un liquide. Cette absorption est le premier réflexe auto conservateur. Certains patients boivent énormément d'eau mais l'alcool apporte une certaine excitation gustative et apporte donc une sensation, là où les autres produits avaient échoué.

Les patients formulent également que l'alcool leur permet de créer des liens avec les autres, l'effet desinhibiteur aidant. Pour d'autre, l'alcool sera un liant social.

 

En tant que soignant, il est important de créer des liens alors même que nous sommes confrontés à cette discontinuité. Les liens que l'on peut créer en premier lieux sont des liens entre professionnels, entre collègues, entre structures de soin.

 

 

Mise à jour le Lundi, 20 Septembre 2010 08:07