Intervention de Elisabeth Luyat, psychologue clinicienne
Alors que je terminais un mémoire de psychopathologie intitulé "une forme mineure de toxicomanie : le haschich", je devais entrer dans un service de psychiatrie adultes et enfants à l'hôpital de St-Egrève.
Les toxicomanes que je rencontrais n'étaient plus ceux qui revenaient des chemins de Katmandou mais des personnes laissées pour compte en psychiatrie.
Les alcooliques : pour qui il n'y avait plus d'espoir qui revenaient à la vie normale, jamais guéris… Sevrés malgré des traitements dissuasifs !
Nous dispensions alors notre activité auprès des Centres Médico-Psychologiques où, avec la politique de sectorisation, l'ouverture de la psychiatrie sur le monde extérieur stimulait toute notre créativité de soignants.
"Les murs de l'asile" tombaient mais redevenaient nécessaires pour contenir la folie et protéger les individus.
Dans ces étapes, des penseurs éclairaient notre travail : les psychanalystes, les nouveaux thérapeutes : thérapeutes familiaux, systémiciens et les experts des thérapies brèves.
Au cours de ces dix dernières années, apparaissaient, hors hôpital, de nouvelles prises en charges des toxicomanes dans des structures spécialisées…
J'ignorais leur fonctionnement, mais les patients que je rencontrais investissaient positivement les suivis de ces centres.
J'eus donc la chance, en 2005, pour terminer ma carrière, de passer de l'autre côté du miroir, de traverser la cour de mon pavillon pour travailler dans le pavillon Groddeck, spécialisé dans la prise en charge des patients addictifs et cela pour 7 ans, jusqu'à ma retraite.
A l'occasion d'un congrès en janvier 2012 sur la "Création, créativité et addiction", je me suis interrogée et fait le bilan sur ma pratique de psychothérapeute de groupe auprès des patients.
Première réflexion :
Dans ce travail que j'aimais, je retrouvais des émotions, de la surprise, du plaisir et je participais à une "catharsis", un mouvement de libération et de réappropriation des vécus et des émotions de ces patients.
Les patients, portés par leur ressenti, leur vécu, s'intègrent dans le maillage relationnel et se réapproprient une parole et un vécu jusque là interdits. "J'ai enfin pu le dire, j'ai enfin pu l'exprimer". Cet élan d'expression tout simple, cette ouverture, mettent en route leur créativité pour le changement…
Moment à ne pas rater où l'émotion jaillit dans un mot, une parole, ce flash qui soigne.
Pour le thérapeute, c'est un temps fort où le patient se réapproprie sa vie, la construction pourra-t-elle se faire ?
- Je dirais que sans être des artistes, des Cocteau, des Van Gogh, tous sont des petits artistes de leur vie, des petits génies du quotidien, souvent confrontés à des problèmes existentiels qui les dépassent, trouvant dans la conduite addictive et l'usage d'un produit, un moyen pour continuer à faire vivre une partie d'eux-mêmes qui est souvent entravée.
C'est la solution trouvée pour dépasser un problème, une tentative pour faire revenir, créer un nouvel espace pour continuer un engagement, c'est une tentative de créativité pour trouver une solution.
Dans le groupe, cette créativité s'exprime pour retrouver une identité, un mot, une émotion, qui vont panser la blessure.
Trouver sa solution, jamais la même, jamais celle attendue.
Le thérapeute est surpris, stimulé, bousculé par cette singularité de la solution au problème.
Toute cette création vers le changement est toujours surprenante, jamais prévisible. Un peu comme surgit l'idée, le trait qui marque l'originalité de l'artiste.
Conclusion :
Chaque groupe de thérapie révèle aux participants, thérapeutes et soignés leur part d'émotion, leur part de création et qui renvoie le mirage de leur propre image.